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Un jeune aspirant réalisateur écrit un scénario (magnifique, il faut le dire), et se met à la recherche de moyens pour le réaliser. Il l'envoie alors à une cinémathèque qui organise, parmi ses différentes activités, un festival considéré à l'époque comme le plus important au monde en matière de cinéma d'avant-garde. Le scénario est retenu : le soutien prend la forme de plusieurs bobines de pellicule vierge octroyées au réalisateur qui peut désormais se mettre au travail. Le film est terminé in extremis pour le festival, il y est projeté et remporte le prix du meilleur film. L'année, c'est 1967. Le festival, c'est Exprmntl, à Knokke. La Cinémathèque en question, c'est la nôtre. Le film, c'est The Big Shave, et le jeune cinéaste s'appelle Martin Scorsese. Comme pourrait l'annoncer une voix-off au début d'un film américain : « Cette histoire n'est qu'une histoire parmi toutes celles qui voient le jour… », — dans le film, on dirait par exemple « ...à New York », ici nous dirions «. ..dans notre cinémathèque ».

Pourquoi raconter cette histoire aujourd'hui ? Parce qu'au-delà du plaisir de vous faire partager notre passé si riche, cette anecdote reflète à merveille un concept de cinémathèque, né ici à Bruxelles de l'esprit visionnaire de Jacques Ledoux. Un concept propre à la Cinémathèque royale et à quelques rares institutions ailleurs dans le monde (l'Anthology Film Archive et le Museum of Modern Art à New York, le Filmmuseum à Vienne…). Un concept qui donne pour mission à une cinémathèque de montrer le cinéma, tout le cinéma, celui d'hier comme celui d'aujourd'hui, pour la bonne et simple raison qu'une cinémathèque se doit de participer activement au cinéma de demain, en y collaborant, en l'influençant, en lui appartenant.

Si on lit avec attention les anciens programmes de la Cinémathèque, on peut y voir en transparence une idée forte du cinéma, un choix conscient de films et de réalisateurs qui proposent un cinéma marqué par le désir de renouveler le langage, d'en pousser les limites, de détruire les conventions pour inventer un cinéma « autre », novateur et audacieux. Une cinémathèque, cette cinémathèque, n'est donc pas un musée dévoué à un art ancien ou agonisant, elle est un lieu de débat, de discussion, d'invention, où le cinéma du passé rencontre et dialogue avec le cinéma en devenir.

Et pour renforcer cette mission considérée comme essentielle à juste titre, la Cinémathèque a toujours inventé des instruments originaux : le festival Exprmntl à Knokke, le Prix de L'Âge d'Or, Cinédecouvertes/Filmvondsten, autant d'initiatives novatrices pour répondre à des objectifs forts différents. Avec Knokke d'abord, et avec L'Âge d'Or ensuite, l'Europe aura eu pour la première fois — les autres ne viendront qu'après, et ne seront d'une certaine façon que les « enfants de Knokke » — un festival dédié au cinéma expérimental, qui à travers sa programmation, ses rencontres, ses débats, ses polémiques et ses prix, influencera profondément l'histoire du cinéma et changera irréversiblement le paysage de l'avant-garde en Europe, aux États-Unis et dans le reste du monde. D'autre part, à une époque où le cinéma subissait de profonds changements structurels, Jacques Ledoux a imaginé les prix Cinédécouvertes, pour s'opposer à une forme de censure non officielle (et donc bien plus efficace) que le marché impose au cinéma d'auteur et d'essai, aux réalisateurs dont les films ne trouvent pas de distributeur en Belgique. En réaction, Cinédécouvertes a pris la forme d'un soutien financier à la distribution de deux films inédits dans notre pays. Tout au long de son histoire, Cinédécouvertes aura permis au public belge de faire connaissance avec un cinéma tourné vers l'avenir, de rencontrer les cinéastes qui seront les classiques de demain.

Des outils très différents donc, qui ont été créés et qui ont évolué dans le temps pour mieux répondre aux questions imposées par le cinéma et son industrie. C'est une histoire dans laquelle la capacité d'adaptation aux réalités du cinéma contemporain se marie avec la recherche constante et forte d'un cinéma toujours novateur, capable de repousser les limites de la forme et du contenu : un cinéma en devenir. Dans cette histoire extraordinaire, complexe et riche (on nous pardonnera la simplification inévitablement imposée par les limites de cette brochure), nous pensons retrouver un concept qui nous servira de guide pour répondre à la question « qu'est-ce qu'une cinémathèque aujourd'hui ? ». La notion de cinémathèque moderne ayant été inventée ici à Bruxelles, nous ne pouvons décemment nous soustraire aux débats qui entourent cette question à la fois difficile et inévitable. Nous y participons d'ores et déjà en prenant des initiatives dans différents domaines, comme la restauration numérique, la numérisation, la recherche de nouveaux critères de conservation, les acquisitions, les nouveaux canaux d'accès à nos collections… Mais nous voudrions y participer également en prolongeant la relation intime que cette Cinémathèque a toujours cherchée et nourrie, à travers L'Âge d'Or et Cinédécouvertes, avec un cinéma « nouveau » (dans le double sens de « contemporain » et d'« d'expérimental »), un cinéma qui remet en question le monde autant que le médium et qui, par conséquent, définit le cinéma de demain.

 

MUTATIONS

On ne peut pas nier que le cinéma, son industrie, et le monde qui nous entoure, ont profondément changé durant ces dernières années, au point qu'ils sont dramatiquement différents de ce qu'ils étaient à l'époque durant laquelle la formule de L'Âge d'Or et  Cinédécouvertes, telle que nous la connaissons toujours, fut élaborée. Les normes de distribution des films sont en pleine mutation, tant dans nos habitudes, nos attentes et nos désirs de spectateurs, que dans l'offre et la structure même du marché. Les changements s'accélèrent et se multiplient. À présent on se demande : quels changements à long terme l'apparition du numérique finira-t-elle par imposer ? Quel est l'impact des nouveaux canaux de distribution sur le rapport entre le public et le cinéma ? La multiplicité des canaux et des écrans produira-t-elle un nouveau cinéma, voire des nouveaux cinémas ? Et si les moyens de production et la technologie du cinéma changent complètement ? Et si, dans 120 ans le cinéma en pellicule n'existe plus, le cinéma en sera-t-il différent ? Et comment ?

Dans une période de transition comme celle que nous vivons actuellement, les questions s'intensifient et nous sommes convaincus que L'Âge d'Or et Cinédécouvertes ont un rôle important à jouer, à la hauteur de ce que ces deux manifestations ont pu apporter par le passé. C'est justement pour confirmer et renforcer ce rôle, que nous plaçons parmi nos priorités de repenser, d'élargir et de développer les projets de L'Âge d'Or et des Cinédécouvertes afin qu'ils puissent continuer à contribuer au cinéma de demain.

 

2013, édition zéro

Le festival L'Âge d'Or essayera donc d'explorer les œuvres qui « vont au-delà » (de par leur format, médium, durée, mise en espace…), et de représenter les artistes et auteurs les plus stimulants du paysage contemporain, pour nous offrir un regard qui nous permette de mieux comprendre et de remettre en question la forme même du cinéma.

À une compétition que nous voudrions ouverte aux réalisateurs du monde entier, nous lierons des rétrospectives importantes — avec des films restaurés et les meilleurs copies disponibles — élaborées pour un public plus jeune, un public qui n'a pas toujours eu l'occasion de se familiariser avec les films qui ont marqué les grands changements que nous avons pu vivre dans le passé.

Toujours dans l'idée de rencontrer ce public plus jeune, nous avons choisi de déplacer l'Âge d'Or à l'automne, en commençant, dès le mois d'octobre prochain, par une sorte d'édition « zéro », avec au programme une importante rétrospective des films de Jonas Mekas, qui nous fera l'honneur de sa présence pour l'occasion.

La disparition des deux traditionnels « prix Cinédécouvertes de la Communauté française », les changements profonds et en constante évolution de la distribution en salle, la multiplication des canaux d'accès aux films et des festivals, nous obligent à repenser les questions fondamentales qui s'imposent quand on souhaite, comme nous le souhaitons, relancer un projet tel que Cinédecouvertes. Un soutien pour la distribution est-il encore nécessaire, voire utile, dans le contexte actuel ? La Cinémathèque doit-t-elle s'engager directement dans ce soutien ? Ou bien y a-t-il de nouveaux besoins pour les cinéastes, qui nécessiteraient de nouveaux outils ?

Cinédécouvertes prend donc une pause de réflexion pour trouver (toujours en dialogue avec les acteurs du cinéma : distributeurs, réalisateurs) une nouvelle formule qui lui permettra de jouer un rôle aussi important que par le passé.

Le cinéma change, la forme qu'il prendra dans l'avenir est — à nouveau — remise en question et, avec lui, la Cinémathèque doit inévitablement évoluer afin de pouvoir servir au mieux le cinéma du passé, du présent et de l'avenir.

— Nicola Mazzanti
Conservateur

The big shave, Martin Scorsese
Festival Exprmntl, Knokke
Walden, Jonas Mekas
Festival Exprmntl, Knokke